L’expérience cinématographique de la poésie filmée n’est pas un exercice courant. La thématique tragique du texte de Robert Boublil rendait la chose plus périlleuse encore. Le défi de ce film était d’employer le ton approprié, de mettre en relief la force du poème, et de sublimer le texte à travers l’image. Le risque, de ne pas trouver la juste mesure, celle qui servirait à la fois les émotions variées qui se croisent et s’entrechoquent dans ce poème.
Il y a d’abord l’innocence. Celle de la parole d’un enfant, encore très jeune, qui raconte avec ses mots un monde qui est sur le point de s’écrouler sous ses yeux. Des mots naïfs, mais des mots qui disent tout, avec une simplicité dont un adulte n’est plus capable. Il y a ensuite la mélancolie, lorsque Maurice évoque sa maison, sa famille, sa passion pour le dessin. Un passé chéri qui reprend vie quelques instants grâce à la magie du cinéma. Puis, c’est la peur, l’angoisse face à la violence d’autrui, chose inexplicable aux yeux de l’enfant. Enfin, c’est l’horreur, l’effroi, l’indicible.
Tous ces moments d’émotions extrêmes vécues par l’enfant, il fallait les retranscrire à l’écran, tout en respectant la dignité et la mémoire du petit Maurice, et celle de tous les enfants du Vel d’Hiv. En respectant également l’imaginaire, le merveilleux que véhicule toute poésie, et l’univers qu’elle construit. Nous avons choisi la sobriété, la retenue, la pudeur. Les seules voies qui à nos yeux nous permettaient de nous adresser au spectateur sans ajouter de violence à un texte qui l’était déjà éminemment. Une main d’enfant jouant du violon, un ballon dans un jardin public, un regard furtif à la caméra qui interpelle brièvement le spectateur. Des images de deux enfants qui se croisent.
Tous deux viennent d’un monde auquel l’autre est étranger. Mais les enfants, d’où qu’ils viennent, se comprennent en un regard. L’univers de l’enfance se heurte de plein fouet au paroxysme de l’horreur. L’innocence fait face à la barbarie. La barbarie l’emporte. Ce film est là pour en tracer la mémoire. Mais il est aussi là pour dire qu’il y aura toujours un autre enfant, pour porter en lui l’innocence et la joie de vivre.